Garder l’heure d’hiver toute l’année serait préférable estiment des chercheurs
Une horloge à vapeur au centre-ville de Vancouver le mardi 17 mars 2020. (Photo: LA PRESSE CANADIENNE/Jonathan Hayward) Une analyse publiée par quatre chercheurs de la Colombie-Britannique indique qu’il serait préférable, au moment d’abolir le changement d’heure, de garder l’heure normale toute l’année, plutôt que d’adopter l’heure avancée en permanence.
Cette analyse, parue dans le Journal de l’Association médicale canadienne, est publiée alors que la Colombie-Britannique et une grande partie de l’Ouest canadien s’apprêtent à abolir le changement d’heure et à passer à l’heure d’été permanente.
Réalisée par des experts en économie, en santé mentale et en sommeil, cette analyse met en garde contre les risques pour la santé, l’économie et le bien-être des élèves liés aux matins plus sombres pendant l’hiver si l’heure avancée est conservée.
Ralph Mistlberger, neuroscientifique spécialisé dans l’étude du sommeil et des rythmes circadiens à l’Université Simon Fraser, estime que garder l’heure d’été toute l’année est une erreur. Selon lui, les gens pensent peut-être qu’ils veulent plus de soleil le soir, mais les conséquences, de commencer sa journée dans l’obscurité pendant l’hiver sont considérables. « Vous vous réveillez à une phase circadienne plus précoce. Votre horloge interne continue peut-être d’indiquer à votre cerveau et à votre corps que c’est encore la période de sommeil. Que ce n’est pas encore l’heure de se réveiller », a-t-il expliqué. « La même chose va se produire le soir. Elle va vous indiquer que c’est encore la période d’éveil, qu’il n’est pas encore l’heure d’aller se coucher », a-t-il ajouté.
Le fait de ne pas pouvoir bénéficier d’un sommeil régulier peut entraîner ce que les scientifiques appellent le « décalage horaire social », lorsque la vie et l’agenda social d’une personne ne correspondent pas à son horloge biologique. Une légère privation de sommeil peut être compensée par une bonne et longue sieste, a précisé M. Mistlberger, mais si le problème devient chronique, il peut entraîner des problèmes de santé.
Cela peut notamment se traduire par une augmentation des cas de troubles métaboliques, tels que l’obésité et le diabète, ainsi que des maladies cardiovasculaires. M. Mistlberger a noté que des études épidémiologiques menées sur de larges populations ont mis en évidence une augmentation des cas de cancer et de certains troubles de l’humeur.
Soutien populaire
La Colombie-Britannique, l’Alberta, les Territoires du Nord-Ouest et le Manitoba ont tous annoncé cette année qu’ils adopteraient l’heure d’été de manière permanente. Le gouvernement de la Colombie-Britannique a fait valoir que cette mesure améliorera la santé générale de la population, réduira les perturbations pour les familles et offrira une heure supplémentaire de lumière en soirée pendant l’hiver.
Il a mis de l’avant un sondage en ligne réalisé en 2019 auprès de plus de 223 000 personnes. Dans celui-ci, 93 % des répondants s’étaient dits favorables au passage à l’heure d’été permanente.
M. Mistlberger et Patrick Baylis, coauteur de l’analyse, ont tous deux souligné que le sondage ne permettait pas aux répondants de choisir l’heure d’hiver permanente. « Il y avait deux options: le système de changement d’heure, que nous avions auparavant, ou l’heure d’été permanente », a déploré M. Baylis.
Impacts sur les écoliers
Selon M. Baylis, qui est professeur agrégé à la Vancouver School of Economics de l’Université de la Colombie-Britannique, l’une des principales préoccupations concerne les conséquences pour les enfants qui devront se rendre à l’école dans l’obscurité.
Une étude menée auprès d’élèves vivant à proximité de la frontière entre deux fuseaux horaires en Floride a montré qu’une heure supplémentaire d’ensoleillement avant l’école était associée à de meilleurs résultats en mathématiques et en lecture chez les adolescents.
L’analyse indiquait que cet effet était « d’une ampleur comparable à celle d’une réduction significative de la taille des classes » et qu’il était « le plus marqué à la puberté, lorsque les rythmes circadiens sont les plus sensibles ».
« Nous devrions au moins envisager de surveiller certains de ces effets négatifs sur les résultats scolaires, en particulier chez les adolescents », a prévenu M. Baylis.
Moins de productivité ?
Bien que les recherches économiques soient limitées, M. Baylis a indiqué que certaines études suggèrent que l’exposition à la lumière du soleil peut affecter la productivité.
Une étude portant sur les variations de l’heure du coucher du soleil dans les différents fuseaux horaires américains a révélé qu’un coucher du soleil retardé d’une heure réduisait les revenus d’environ 5 % à long terme.
Certains pays qui ont tenté de passer à l’heure d’été permanente n’ont pas obtenu de bons résultats. La Russie a tenté l’expérience en 2011, mais est revenue sur sa décision trois ans plus tard. « Le mécontentement de la population s’est rapidement accru, en particulier dans les régions du nord, où l’obscurité matinale en hiver était encore plus prolongée », peut-on lire dans l’étude.
La décision prise par le Chili en 2015 a également été en grande partie annulée en raison de « griefs concernant une baisse de l’assiduité scolaire, des perturbations dans les horaires et des répercussions sur l’agriculture ».
En 1974, l’ensemble des États-Unis a adopté l’heure d’été permanente à titre de mesure d’économie d’énergie. « Cette mesure a été abandonnée dans l’année qui a suivi, en raison d’une opposition généralisée aux matins sombres en hiver, des inquiétudes concernant le trajet des enfants vers l’école avant le lever du soleil, des préoccupations en matière de sécurité au travail et du manque de preuves tangibles d’économies d’énergie significatives », est-il écrit dans l’analyse.
Ainsi, selon l’étude, les juridictions qui choisissent de conserver l’heure d’été toute l’année devraient aussi adopter des mesures visant à réduire les effets potentiels sur la santé et à évaluer les impacts.
M. Baylis a expliqué que cela pourrait se traduire par des horaires scolaires plus flexibles ou un début des cours plus tardif, ou encore par une aide aux établissements scolaires pour pallier le manque de lumière naturelle le matin.
M. Mistlberger, pour sa part, a souligné l’importance de sensibiliser la population aux impacts potentiels, en utilisant un éclairage vif le matin avec des ampoules réglables permettant de réduire l’intensité lumineuse en soirée.
« Il faut s’exposer à la lumière autant que possible dès le début de la journée. Ainsi, même si le lever du soleil est plus tardif que d’habitude, cela vous aidera à sortir dès les premières lueurs de l’aube », a-t-il mentionné.