Isabelle Lecours prête à entamer une autre phase de sa carrière

Boris Chassagne | 22 juin 2026 | 13:20
Isabelle Lecours. (Photo: Benjamin Aubert, Arsenal Media)

La session parlementaire est terminée, les députés rentrent à leurs bureaux de circonscription, certains se préparent à confier leurs dossiers à d’autres. Ils sont encore nombreux à la CAQ à réfléchir à leur prochaine campagne électorale. Ce ne sera pas le cas d’Isabelle Lecours, qui après avoir passé huit ans en politique au service de la Coalition Avenir Québec, tire sa révérence. Mme Lecours a le sentiment qu’il est temps de quitter l’arène politique pour se poser, d’abord, et déterminer la suite des choses. Nous avons avec elle discuté à bâtons rompus des années qu’elle a passé en politique et sur comment elle entrevoit l’avenir.

Mme Lecours entre l’idée que vous faisiez de la vie politique avant d’être élue et ce que vous avez vécu ces huit dernières années, est-ce qu’il y avait un monde ou est-ce que vous aviez en tête une idée assez fidèle de ce que ça allait représenter ?

J’avais une vision claire des choses parce qu’avant d’être députée, j’ai été bénévole à la CAQ et j’étais proche de la députée de Repentigny, et je lui ai posé toutes les questions possibles et impossibles, et comme j’ai étudié en sciences politiques, j’avais une très bonne idée de comment ça pouvait se passer.

Vous avez, oui, étudié en sciences politiques, mais vous avez bifurqué, dès votre carrière professionnelle amorcée comme conseillère en commercialisation, qu’est-ce qui vous a poussé, donc, à revenir à vos premières amours ?

Mes enfants ! J’ai eu mes enfants très jeunes, j’avais 24 ans, donc ça me prenait un emploi qui était stable. Les services financiers, c’était la bonne place pour moi. Je me suis séparée quand les enfants étaient jeunes, j’ai vécu de la violence conjugale, je l’ai déjà dit, donc cet emploi-là m’a quand même beaucoup aidée, et quand mes enfants sont devenus adultes, c’est là que je me suis dit que c’était un bon plan pour moi d’aller en politique.

Vous pensiez que vous aviez de bonnes chances de gagner, j’imagine ?

J’étais en marketing et commercialisation. Je m’étais fait un plan. J’étais très organisée, je savais quoi faire, qui aller voir. J’ai eu de la chance, parce que M. Legault m’a confirmé un an d’avance candidate pour Lotbinière-Frontenac, j’ai refait mes contacts, puis, ben, c’est pas juste moi, là. J’étais au bon moment, au bon endroit.

L’ex premier ministre du Québec François Legault et la députée de Lotbinière-Frontenac, Isabelle Lecours

Mme Lecours, l’heure des bilans approche, c’est un peu pour ça qu’on vous a avec nous aujourd’hui. Qu’est-ce que vous retenez, vous, du pire et du meilleur en politique ?

Je pense que le pire, ça a été la pandémie. On n’en parle plus beaucoup en ce moment, mais je pense que ça a été la pire période de ma vie en tant que députée, puis, pour les citoyens aussi, parce que c’était de l’inconnu. Nous, en tant que gouvernement, il fallait gérer la crise, gérer du mieux qu’on a pu avec les connaissances qu’on avait.

Ça a été la pire, peut-être, pour tout le monde, dans le fond, mais peut-être les meilleures années en termes politique pour la Coalition Avenir Québec ? Comment est-ce que ça s’explique, selon vous, cette déconfiture de la CAQ dans les sondages, dans l’opinion publique ces dernières années ?

Je pense que c’était notre deuxième mandat. Il y a eu des erreurs, puis le premier ministre a été la première personne à l’avouer. Tu sais, on a changé de cap, on a changé d’idée pour certains projets, par exemple pour le troisième lien. C’était très dommage. Parce que moi, j’y crois, à ce projet-là. Je pense que c’est nécessaire. Les gens n’ont pas aimé ça quand on a changé de cap parce qu’on a été élus sur certains engagements. On avait donné notre parole. Donc, moi, je comprends ça. On parle des sondages, mais les sondages, ça baisse puis ça monte. Là, je pense qu’on est dans une remontée.

Il reste en effet quand même plusieurs mois avant les élections. Qu’est-ce que le parti aurait dû faire autrement pour conserver la faveur de l’électorat ?

J’ai toujours été sur le terrain en tant que députée. Je pense qu’en tant que gouvernement, il faut être à l’écoute de la population. Il faut être capable d’aller jusqu’au bout dans nos engagements.

En parlant de terrain, Mme Lecours, on a ces derniers temps eu l’impression que vous étiez sans cesse à couteaux tirés avec le maire de la ville de Thetford en particulier. Est-ce le cas, d’ailleurs ? Est-ce que c’est une impression erronée que j’ai ?

Vous n’êtes pas dans le champ, M. Chassagne. Malheureusement, moi, je suis une femme et je viens de Lotbinière. Dès le début, j’ai senti qu’il y avait une réticence. Puis ça a toujours duré. Peu importe ce que j’ai fait. Peu importe tous les dossiers que j’ai réglés. Ce n’était jamais assez. Ce n’était jamais assez rapide. Fait que, à un moment donné, je ne peux pas faire l’impossible. Puis de toute façon, même si j’avais fait l’impossible, je ne pense pas que ça aurait été plus apprécié. Puis j’ai arrêté de me poser des questions. Moi, je travaille pour les citoyens. Je ne travaille pas pour un maire en particulier.

Oui, à ce propos, est-ce que c’est difficile de vivre avec l’opinion que les autres se font de vous ? Est-ce qu’on s’habitue ?

Je pense qu’on ne s’habitue pas. C’est bien beau qu’on dit qu’on a une carapace, mais le jugement, qu’on soit fort, peu importe, le jugement nous dérange. Quand on est une femme, c’est pire. J’ai toujours avancé. Je ne me suis jamais cachée de ce que j’avais à dire. C’est sûr que quand on pile ses pieds, les orteils de certaines personnes, ça dérange. Je n’ai pas que des amis.

Vous avez, Mme Lecours, livré un vibrant témoignage devant vos collègues réunis, que vous avez même sans gêne diffusé sur vos médias sociaux. Vous avez partagé des moments qui vous ont profondément émus, qui ont changé votre vie, et notamment parlé de violence conjugale. Vous avez livré ce témoignage très personnel à cet égard. C’était de toute évidence très important pour vous avant de quitter officiellement la politique ?

J’ai vécu de la violence conjugale. En 2021, je l’avais dit publiquement que j’avais vécu ça. Il y a beaucoup de citoyens, beaucoup d’hommes et femmes au cours des années qui m’ont partagé ce qu’ils avaient vécu. Je pense que ça les aide. Les gens, ça les aide. On vit la même chose. Je me suis présentée en politique pour les jeunes et les femmes. Il y avait certaines affaires que je voulais faire au niveau de la violence conjugale. C’était le dernier projet de loi sur lequel j’ai participé. Je n’avais pas l’intention d’avoir autant d’émotions, mais quand je me suis mise à parler, et c’est sorti comme ça. Je n’ai pas honte, parce que je suis humaine. Tout ce que je voulais faire, c’est d’améliorer le filet de sécurité autour des victimes. Les partis d’opposition ont beaucoup travaillé sur cette cause-là. C’était la plupart du temps sans partisanerie. Je pense qu’on a bien travaillé. Ce n’est pas parfait. On n’a pas réussi à enrayer le phénomène, mais il faut encore continuer. On ne peut pas baisser les bras.

Tout à l’heure, on a parlé du pire et du meilleur en politique. On a parlé du pire avec la pandémie, mais on n’a pas parlé du meilleur. Quels enseignements vous en tirez ? Quelles plus belles expériences tirez-vous de ces huit années passées en politique ?

Je suis une fille d’équipe. J’aime travailler avec mes collègues. J’ai découvert des collègues extraordinaires à la CAQ. Je vais toujours m’en souvenir. On a vécu des choses difficiles. Ça nous connecte entre nous. Les partis d’opposition, quand les caméras sont fermées, on se parle. Sur des sujets importants, on travaille ensemble et on met la partisanerie de côté. C’est ça que je retiens de beau. Il y a des citoyens qui nous appellent. Chaque semaine, on recevait beaucoup d’appels des citoyens avec des situations qui nous interpellent. On a été capable de les aider. C’est le plus beau cadeau pour moi et mon équipe. On se sentait valorisés. On était capables de régler des dossiers. On en a réglé énormément durant les huit ans de mandat.

Vous n’avez pas tout à fait quitté l’arène politique. Ça s’en vient en octobre. Sentez-vous déjà un changement ? Entrevoyez de quoi votre vie sera faite au cours des prochains mois. Allez-vous d’abord vous accorder une pause avant de reprendre votre vie professionnelle ? Qu’est-ce qui vous attend ?

Je pense que les jeunes et les femmes, c’est quelque chose qui me tient beaucoup à cœur. Je ne pense pas que je vais être capable de quitter tout ça en quittant la politique. Peut-être que j’aiderai les jeunes et les femmes autrement. Ça fait un an et demi que je pense quitter la politique. Ça devient un gros fardeau à un moment donné. J’ai vécu un deuil aussi. Ça n’a pas été facile. Je n’ai pas été capable de faire mon deuil parce que les dossiers ne pouvaient pas attendre. Je vais prendre le temps après la politique pour me déposer et réfléchir à ce que je veux faire après. L’équipe de la CAQ m’a donné beaucoup de liberté pour prendre soin de mon père. Mais, je recevais beaucoup de pression dans la circonscription pour les dossiers. On me disait que je n’en faisais pas assez. J’ai trouvé ça difficile.

Une version édulcorée du projet de loi PL 17 a été adoptée in extremis, juste avant la fin de la session parlementaire.

(Photo : site internet Deep Sky)

Ça faisait plusieurs mois que je suivais le dossier. On me disait que le projet de loi n’était pas complété. Il y avait beaucoup d’articles. Ça ne concernait pas juste la captation carbone. Il manquait de temps, le projet de loi, j’ai fait des pieds et des mains pour qu’il soit rappelé au début de la session parlementaire avec la nouvelle première ministre. Finalement, il a été rappelé. Après ça, on s’est rendu compte qu’on n’aurait probablement pas assez de temps. On a retiré les articles qui concernaient les choses qui pourraient accrocher, par exemple avec l’UPA et tout. On a gardé que les articles qui concernaient les projets pilotes pour être certains que tous les projets de captation carbone puissent avancer.

Peu importe le gouvernement au pouvoir en octobre, je compte sur eux pour qu’ils rappellent le projet de loi pour qu’il y ait un encadrement qui puisse se faire. Même si on avait adopté le projet de loi 17 tel qu’il était, ça n’aurait pas donné un encadrement tout de suite parce que les fonctionnaires auraient dû travailler sur toute la réglementation. Ça aurait pris au moins un an. Après ça, il faut que ça passe au Conseil des ministres pour l’approbation. C’est plusieurs mois. Ce n’est pas vrai que demain matin, les entreprises auraient eu droit au crédit carbone. De toute façon, ils ne sont pas prêts. Ils ne sont pas rendus là. Donc, je compte sur le prochain gouvernement pour continuer de faire avancer ce dossier-là.

Alors, quel projet caressez-vous et qui reste encore à faire et qui vous tient encore à cœur, Mme Lecours ?

Si je peux me permettre, il y a peut-être un projet de loi qui a passé sous le radar, qui a été adopté in extremis à la fin de la session parlementaire et qui, finalement, va avoir un gros impact dans la société. C’est le projet de loi P-38 (Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger). Tous les partis politiques ont travaillé ensemble pour passer ce projet de loi là. C’est un gain majeur pour les familles. Ça me tient à cœur, parce que dans mon passé de violence conjugale, moi, ça m’aurait beaucoup aidée. Et je sais qu’il y a des familles qui sont venues nous voir, qui cognent à notre porte aussi, qui disent « je ne sais plus quoi faire avec mon jeune. Avec mon amie, ma conjointe. Mon conjoint a des problèmes de santé mentale. Il ne veut pas prendre des médicaments. Il est dangereux pour lui-même, puis on a peur ». Donc là, les médecins ne pourront plus dire « la personne ne veut pas être traitée. On ne peut rien faire ». Là, on va pouvoir prendre en charge cette personne, on va pouvoir l’aider. On avait un peu les mains attachées.